La Presse Pontissalienne 129 - Juillet 2010

24 FRASNE - LEVIER

La Presse Pontissalienne n° 129 - Juillet 2010

LEVIER

Début de mobilisation Élan de solidarité autour d’une famille bosniaque menacée d’expulsion Arrivée clandestinement en France en 2005, la famille Kabilovic est désormais installée à Levier.Ses demandes successives de régularisation ont été rejetées, dont la dernière en juin. Des habitants du village s’organisent pour leur apporter leur soutien.

Érika Fathallaoui est la

première à prendre la défense d’Azra et de sa famille.

“S i elle part, je pars !” annonce Érika Fathal- laoui, déterminée àmener le combat. Cette habi- tante de Levier ira jusqu’au bout pour défendre les intérêts de la famil- le Kabilovic, menacée d’expulsion du territoire français. S’il le faut, elle interpellera le nouveau préfet de Région, Nacer Meddah, pour obtenir que leur dossier de demande de sta- tut de réfugiés soit examiné à nou- veau. “Ils font partie de notre famil- le. Nous les enlever, c’est nous arracher le cœur” dit-elle au bord des larmes, vivant comme une injustice le sort réservé à Azra et Dzemal Kabilovic ainsi qu’à leurs deux enfants. “Ces gens ne se plaignent jamais.Azra par- le le français couramment, ses deux petits garçons sont d’excellents élèves. Cette famille est un exemple d’intégration. Elle peut vivre en Fran- ce” insiste Érika qui au fil au temps a tissé des liens de sympathie indé- fectibles avec ceux qu’elle considère comme ses amis. Le couple originaire de Bosnie est entré clandestinement en France il y a cinq ans. Il vit dans un petit appar- tement de deux pièces au centre de Levier, mis à leur disposition par l’association humanitaire pontissa- lienne Dispositif Logement du Haut- Doubs (D.L.H.-D). À plusieurs reprises, Azra et Dzemal ont tenté de régulariser leur situation, en vain. La dernière requête a été rejetée en juin. À tout moment, ils sont mena-

cés d’être reconduits à la frontière. Une réalité que n’accepte pas non plusMarie-ClaireMasson qui a rejoint Érika Fathallaoui dans son combat. “C’est une famille formidable qui mérite toute l’intention. Je ne com- prends pas qu’elle ne puisse pas obte- nir ses papiers” déplore-t-elle à son tour. La position est la même pour Romain Revil-Signorat, un habitant de Levier sensible aux parcours de ces gens. “Quand je vois Azra au quo- tidien, elle nous donne une leçon de vie” estime-t-il. Comme ce jeune homme, ils sont plu- sieurs au village à avoir pris fait et cause pour cette famille qui a fui son

font preuve d’une assiduité remar- quable. Ils sont toujours présents, tou- jours à l’heure” confie la direction de l’établissement scolaire. Leurs résul- tats sont excellents. “Le plus grand a sauté une classe. Il est passé du CE2 au CM2 et s’apprête à rentrer au col- lège. Le petit qui est au CE1 est tou- jours dans les deux premiers de la classe.” L’équipe enseignante de Pergaud n’exclut pas de se mobiliser s’il le faut pour cette famille. “Nous ne savons pas sous quelle forme. Il faut que l’on voie les représentants des parents, mais nous ferons quelque chose le cas échéant.” La mairie n’est pas indifférente non plus à cette situation. Ce n’est pas dans les habitudes de la municipa- lité d’intervenir dans ce genre d’affaire, mais elle a décidé de faire une excep- tion pour Monsieur et Madame Kabi- lovic. “Nous sommes entrés en contact avec la préfecture. Cela fait un an que nous travaillons sur ce dossier” pré- cise le maire Albert Jeannin qui dans l’immédiat ne souhaite pas se pro- noncer davantage sur le sujet. À Levier, on attend de voir quelle sui- te sera donnée au dossier de la famil- le Kabilovic. Ce qui est sûr, c’est que par solidarité, beaucoup sont prêts à se mobiliser autour d’Azra, Dze- mal et de leurs deux petits garçons pour qu’ils restent au village et soient reconnus demain comme citoyens français. T.C.

PARCOURS De la Bosnie à Levier L’exil ?Mais pour aller où ? La famille Kabilovic n’a plus d’attache en Bosnie. Elle fuit son pays pour se reconstruire en France où elle vit pour l’instant de la solidarité locale.

pays meurtri par la guerre. En ex-Yougo- slavie, la paix n’est qu’apparente. Les armes se sont tues mais les tensions sub- sistent entre Serbes et Bosniaques. C’est pour échapper à une forme de persécution mora- le “que nous avons fait le choix de l’exil” racon- te Azra qui s’exprime dans un français cor- rect appris “au contact des habitants de Levier et en regardant la télé- vision” sourit-elle. Chaque jour, elle accompagne ses enfants scolarisés à l’école Pergaud. “Ils

“Le plus grand a sauté une classe.”

C’ est un petit deux pièces d’à pei- ne 30 mètres carrés, un peu jus- te pour quatre personnes. La famille Kabilovic s’en accommode. “Je ne vais pas me plaindre. Nous sommes heureux dans ce logement, mais j’ai peur de le perdre” s’inquiète Azra. Étrangère en situation irrégulière, menacée d’expulsion du territoire fran- çais, cette famille vit ici en sursis. Elle redoute aujourd’hui de devoir partir à nouveau. Un exil forcé, mais pour aller où ? Retourner en Bosnie, sa terre natale encore meurtrie par la guerre, qu’elle a fui il y a cinq ans pour rejoindre la France convaincue qu’elle trouverait sa place dans la patrie des droits de l’Homme ? Azra n’ose pas imaginer ce retour au pays. Elle n’a plus vraiment d’attaches là-bas, pas plus que sonmari Dzemal qui affirme qu’une partie de sa famille a été massacrée à Srebre- nica en juillet 1995 par les forces armées serbes. Il y a perdu son père et trois de ses frères. Dzemal et Azra n’ont pas choisi l’exil par plaisir. Ils sont partis “avec deux valises et quelques objets précieux” car ce territoire est instable. Les plaies laissées par l’histoire entre Serbes et

Bosniaques peinent à se refermer. “On dit que la Bosnie (à majorité musul- mane) est la nouvelle Palestine” témoigneAzra. La persécution continue- rait donc. Aujourd’hui, c’est ici à Levier qu’ils se recons- truisent une vie, pris en charge par l’association “Dispositif Logement du Haut-Doubs qui chaque semaine leur transmet

“Deux valises et quelques objets précieux.”

un colis de vivres. Jusqu’en 2009, cet- te famille percevait une aide sociale de l’État de 340 euros qui a été sup- primée. Elle n’a donc plus de ressources. Azra Kabilovic qui est interprète (elle parle quatre langues), ne demande qu’à travailler, mais sans papiers, c’est impossible. Pourtant, c’est bien ici qu’elle imagine son avenir. “Quand je ferme les yeux, je vois mes enfants gran- dir ici, vieillir ici et jouer aux échecs avec les anciens de Levier” sourit Azra. Ses deux garçons ont un accent franc- comtois déjà bien trempé. La Bosnie leur est étrangère. Ils n’en parlent même pas la langue. T.C.

Repère 300 personnes obtiennent la nationalité française L’examen d’un dossier de demande d’asile dure 18 mois. Un refus est synonyme de reconduite à la frontière.

L’ Association Départe- mentale de Sauve- garde de l’Enfant à l’Adulte (A.D.D.S.E.A.) dis- pose de 150 places dans le Doubs pour héberger les demandeurs d’asile. Il y en a quarante à Pontarlier, vingt à Levier, soixante à Besançon et cinquante à Montbéliard. Une soixan- taine de places sont réser- vées à l’hébergement d’urgence des demandeurs d’asile. Les personnes qui entrent sur le territoire français et en particulier

dans le département du Doubs, en vue d’obtenir le droit d’asile, suivent le même parcours. Elles sont reçues sur une plateforme d’accueil à Besançon. Ensui- te, une demande

dossier dure 18 mois. “Soit la réponse est favorable et dans ce cas ils obtiennent le statut de réfugié, soit l’O.F.P.R.A. rejette la deman- de, ce qui est synonyme de reconduite à la frontière” précise le Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asiles (CA.D.A.) qui dépend de l’A.D.D.S.E.A. Le statut de réfugié s’accompagne d’une carte de séjour valable dix ans. En parallèle, la personne peut effectuer une deman- de de naturalisation. Pour

cela, elle doit avoir résidé au moins cinq ans sur le territoire français. Dans le Doubs, chaque année, près de 300 personnes obtien- nent la nationalité fran- çaise. Actuellement, la majorité de ces étrangers accueillis dans les Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile viennent d’Europe de l’Est. C’est le cas à Pontarlier où en plus une douzaine de personnes d’origine afri- caine sont hébergées au CA.D.A.

Une carte de séjour valable dix ans.

d’asile est fai- te auprès des services de l’O.F.P.R.A. (office français de protection des réfugiés et apatrides). L’examen du

Azra Kabilovic ne se plaint pas de son sort.

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