La Presse Pontissalienne 243 - Janvier 2020

L’INTERVIEW DU MOIS

La Presse Pontissalienne n°243 - Janvier 2020

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ÉDUCATION

Elle poursuit son tour de France

“On ne doit pas aller à l’école pour mourir” Depuis qu’en 2013 sa fille Marion, 13 ans, a mis fin à ses jours, victime de harcèlement sur les réseaux sociaux, Nora Fraisse a fait

du harcèlement en milieu scolaire le combat de sa vie. Elle témoigne.

L a Presse Pontissalienne :Invitée par la députée du Doubs Annie Genevard le 5 décembre dernier, vous continuez votre inlassable combat contre le harcèlement enmilieu scolaire.Toujours avec la même déter- mination ? Nora Fraisse : Oui, car la guerre contre ce fléau n’est pas gagnée, il y a encore beaucoup de travail. Ce qui pouvait passer pour un simple fait divers est devenu un fait de société, et donc un combat pour moi. La question du har- cèlement est devenue une ques- tion centrale d’éducation. On évoque le chiffre de 10 % des élèves qui seraient victimes, soit 1,2 million d’enfants et d’ado- lescents en France.Mais le nom- bre à considérer est bien plus élevé que cela car les témoins doivent aussi être considérés comme des personnes à soutenir et à aider. C’est un phénomène global qui nous concerne tous. Et encore même que ce soit un

Marion qui me porte et au fond de moi j’imagine qu’elle me dit :“Maman, j’ai donné ma vie, c’est désormais à toi de faire.” Je consi- dère aujourd’hui que Marion sauve des vies. C’est sans doute cela qui m’aide à tenir. Et ce que j’ai entendu dans le Haut-Doubs de la part des jeunes, que ce soit à Morteau ou à Pontarlier, me donne des raisons de continuer ce combat. L.P.P. : Plus de six ans après le drame qui vous a touché, les procédures judi- ciaires n’ont toujours pas abouti ? N.F. : C’est très compliqué de faire aboutir les procédures. La pre- mière difficulté est de porter plainte, c’est la raison pour laquelle d’abord il faut être accompagné et ensuite, c’est un peu comme en matière de vio- lences faites aux femmes, les autorités ne considèrent pas tou- jours la parole des jeunes au sérieux. En ce qui concerne le drame qui a frappé Marion, une des procédures a abouti, le tri- bunal administratif a reconnu la reconnaissance partielle de l’État, mais l’autre action, au pénal suite à la plainte contre X, est toujours en cours d’ins- truction, au bout de six ans ! Je ne lâcherai rien, pas que pour Marion qui n’est plus là, mais pour tous les autres. Les enfants ne supportent pas non plus l’in- justice et l’impunité. L.P.P. : Vous intervenez devant des élèves, des éducateurs, des ensei- gnants… Comment réagissent-ils ? N.F. : Ce sont toujours des moments privilégiés et très riches car la parole, notamment des élèves, est très libérée. Je suis d’ailleurs toujours très admi-

Nora Fraisse parcourt inlassable- ment la France pour faire avancer cette cause du harcèlement

jeune sur dix touché par cette question, c’est toujours un de trop. L.P.P. :Qu’est-ce qui vous motive autant depuis bientôt sept ans,vous qui arpen- tez sans relâche la France entière pour cette cause ? N.F. : Je ne fais pas cela pour Marion car c’est trop tard pour elle. Je le fais pour tous ces autres jeunes. Mais en réalité, c’est bien

“Tant que je pourrai, je combattrai.”

en milieu scolaire.

méthodes façonmédecin de cam- pagne, ça va bien un moment, mais pour une question comme celle du harcèlement, ce n’est pas un médecin de campagne qu’il faut,mais un C.H.U. ! L’idée de la Maison de Marion, c’est bien cela, c’est de créer des lieux dédiés avec de vrais experts. En découvrant les milliers de mes- sages que je recueille à longueur d’année après les interventions, je m’aperçois que le problème est encore plus vaste et qu’on est dans une société où règne hélas une grande solitude, source de bien des maux. L.P.P. : La maison de Marion devrait voir le jour en cette année 2020 ? N.F. : Je l’espère vraiment. Sinon, j’arrêterai et le laisserai cette question aux mythomanes et aux imposteurs… Pour la pre- mière en France, il y a un vrai projet sur ce sujet. Il faut aller au bout et j’y mets toute mon énergie. L.P.P. : Il y a des périodes d’abattement, sans doute, mais vous restez opti- miste ? N.F. : Bien sûr. Ces 18 derniers mois, beaucoup de choses ont déjà évolué en France sur cette question. Et je suis persuadée

rative de ces enfants et de ces adultes qui prennent la parole en public, souvent pour la pre- mière fois de leur vie. C’est fon- damental d’être sur le terrain, je le suis toutes les semaines, c’est prenant, parfois épuisant, mais fondamental. On ne peut pas parler de cette question en restant devant son ordinateur ou en écrivant juste un livre comme le font certains “gourous” en lamatière et beaucoup d’usur- pateurs qui parlent de cette ques- tion à tort et sans la connaître. L.P.P. : Vous encouragez les enfants à libérer leur parole. C’est la clé de tout selon vous ? N.F. : Non seulement la libération de la parole, mais le plus impor- tant, c’est surtout de recueillir cette parole. C’est la raison pour laquelle mon message s’adresse aussi aux adultes. Cela ne suffit pas de dire aux enfants de libérer leur parole. C’est une prise en charge vraiment globale. Une fois qu’un jeune a réussi à dire qu’il souffre, ce n’est que le début du chemin. L.P.P. : Votre combat a déjà servi à mettre la lumière sur cette question, créer une journée spécifique contre le harcèlement sur le plan national, et

que la France va devenir exem- plaire dans ce domaine. On ne doit pas aller à l’école pour mou- rir. Voilà pourquoi je continue ce combat. J’ai la chance d’avoir cette capacité à tenir. Tant que je pourrai, je combattrai. Même si je préférais nettement ma vie d’avant… L.P.P. : Qu’ont changé les réseaux sociaux dans le phénomène de har- cèlement ? N.F. : Ils ont tout changé. On dit habituellement que le harcèle- ment est un comportement répété dans le temps, qui s’inscrit dans la durée. Mais avec les réseaux sociaux, ça peut aller en une journée seulement. On peut aujourd’hui être cyber-har- celé par n’importe qui et n’im- porte quand. J’appelle cela le harcèlement entre pairs : sur les réseaux, à l’arrêt de bus, au sport, sur les jeux vidéo… Cer- tains jeunes peuvent recevoir 100 messages dans une seule journée, avec des partages à l’in- fini, et des dégâts considérables en très peu de temps. Je dis tou- jours aux jeunes de parler : à quelqu’un, par un dessin, sur un post-it… Et je dis aux adultes : croyez la parole des jeunes. n Propos recueillis par J.-F.H.

lancer le numéro d’écoute, le “30 20”. Que reste-t-il à faire pour lutter contre ce fléau ? N.F. : Il faut aller désormais vers une prise en charge globale.Avec de la formation à destination des enseignants et des équipes éducatives, il faut aussi de l’aide à la parentalité, des systèmes d’aide aux décrocheurs. Avec l’Éducation nationale notam- ment, mais aussi avec le milieu associatif, je poursuis le projet de créer la “Maison de Marion” qui remplirait ces missions glo- bales de formation et de préven- tion et qui pourrait être déclinée sur tout le terri- toire.

REPÈRES N ora Fraisse a perdu sa fille Marion, en 2013, à l’âge de 13 ans, victime de harcèlement à l’école. Elle a créé depuis l’association “Marion la main tendue”, s’est entourée de professionnels, a écrit deux ouvrages “Marion, 13 ans pour toujours” et “Stop au harcèlement. Le guide pour combattre les violences à l’école et sur les réseaux sociaux” et multiplie les interventions, sensibilisations et conférences dans les établissements scolaires de la maternelle jusqu’au lycée, aussi bien auprès des élèves que de la communauté éducative. Nora Fraisse et son association sont notamment à l’origine de la création de la journée nationale “Non au harcèlement” ainsi que du numéro vert “30 20” destiné aux élèves, parents et professionnels pour signaler et échanger sur toute situation liée au harcèlement. Le 5 décembre dernier, nous l’avons rencontrée à Pontarlier où elle intervenait devant plus de 250 élèves et leurs enseignants, avant de se rendre à Morteau pour une autre intervention, invitée par la députée Annie Genevard. n

“Les réseaux sociaux ont tout changé.”

L.P.P. : Où en est le projet ? N.F. : Il avance, mais il faut dés- ormais que les financements sui- vent et idéale- ment trouver une fondation privée qui puisse le por- ter. Il est clair que toute seule, je n’y arriverai pas et je ne pourrai pas continuer indéfi- niment. Les

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