La Presse Pontissalienne 197 - Mars 2016

SOCIÉTÉ 32

La Presse Pontissalienne n° 197 - Mars 2016

pas imposer ou interdire une option religieuse. Vatican II énonce notamment qu’enmatiè- re religieuse, personne ne doit être contraint à embrasser la foi malgré lui. Sur ce point, les “tradis” n’ont pas vraiment évo- lué. “Pour eux, on n’a pas le droit de ne pas croire.” Reste la question des opinions politiques ou de la position des “tradis” sur les grands débats de société (avortement, ou enco- re mariage pour tous récem- ment). De nombreux fidèles de la “tradition catholique” s’engagent en effet politique- ment pour tenter de restaurer les principes politiques qui ont façonné la “chrétienté” selon eux, comme la religion d’État par exemple. Parmi les mouve- ments les plus virulents, éga- lement présent à Besançon (voir en page 24), il y a Civitas. Ins- titut social et politique français, il se définit lui-même comme un “ lobby catholique traditio- naliste.” Comme tout mouve- ment extrémiste, il reste assez marginal,mais compte plusieurs dizaines d’adeptes sur Besan- çon qui tentent de sortir de leur marginalité. Cet institut proche des catholiques intégristes et de l’extrême droite est très for- tement lié à la Fraternité sacer- dotale Saint-Pie-X. Là, on touche à la branche très dure et moins fréquentable du catholicisme. J.-F.H.

RELIGION Tradis, extrémistes…

Enquête chez les cathos

traditionalistes du Doubs

Ils sont quelques centaines à avoir choisi la voie du catholicisme traditionaliste. Un des rares lieux où ils se réunissent dans le Doubs est l’église de la Madeleine à Besançon. Certains “tradis” sont reconnus par le clergé officiel, d’autres pas. Explications.

L’ histoire remonte à cin- quante ans tout juste. Au milieu des années soixante, le monde des catholiques, en France et dans toute la chrétienté, se divise au moment où les Papes Jean XXIII, puis Paul VI son successeur, ont réuni à Rome le II ème concile œcu- ménique du Vatican, plus cou- ramment appelé concile Vati- can II. Cette assemblée des évêques du monde entier est considérée comme l’événement le plus marquant de l’histoire de l’Église catholique au XX ème siècle, symbolisant son ouver- ture au monde moderne et à la culture contemporaine. C’est justement cette évolution que les partisans de la tradition ont refusé de voir s’appliquer, préférant la liturgie d’avant. Exemple : jusqu’à Vatican II, le plus souvent, les fidèles lisaient en silence des prières privées

en français dans leur missel pendant que le prêtre célébrait, le dos tourné au peuple et avec des prières en latin, des rites difficilement compréhensibles pour le commun des mortels. Ce dépoussiérage n’a pas plu à tout le monde et les partisans de l’avant Vatican II ont souhaité poursuivre comme avant. Les

acceptées - les déclarations du concile, dès 1974. Quelques années auparavant, il avait fon- dé la Fraternité Saint-Pie-X, du nom d’un des Papes de l’histoire récente les plus opposés au modernisme. Le sacre de quatre évêques de samouvance en 1988 par M gr Lefebvre marquera le schisme définitif entre le Vati- can et les “tradis” : cet acte pro- voque l’excommunication auto- matique des quatre évêques et de leur chef (ces quatre évêques ont finalement pu réintégrer l’Église officielle en 2009 grâce à une décision du Pape Benoît XVI). Cette histoire mouvementée a également été vécue à Besan- çon à la fin des années quatre- vingt où les partisans de la tra- dition se sont divisés en deux branches : celle qui a suivi les pas de la marginalité avec M gr Lefebvre et d’autres, deve-

Les traditionalistes de la Fraternité Saint-Pierre organisent leur liturgie tous les dimanches matin en l’église de la Madeleine à Besançon.

nus plus nombreux, qui ont sou- haité revenir dans le giron de l’Église, “mais avec leurs tradi- tions également. C’est-à-dire qu’ils sont restés, dans leur esprit, avant Vatican II : messe en latin, port de la soutane, etc.” note un spécialiste bisontin de la ques- tion. Ils composent aujourd’hui la Fraternité Saint-Pierre (voir page suivante), reconnue par le diocèse de Besançon. Fraternité Saint-Pierre (“tra- dis” officiels) et Fraternité Saint- Pie-X (“tradis” officieux) coha- bitent donc sur la capitale comtoise depuis plus de 25 ans. “Concernant les traditionalistes de la Fraternité Saint-Pierre, le message de l’archevêque et du

diocèse de Besançon est le sui- vant : “Vous avez le droit d’exister, mais existez quand même à notre manière.” Sur la forme et les choses visibles, c’est la messe en latin. Sur le fond, c’est plus gênant car les “tradis” n’ont aucune ouverture aux autres religions. Selon eux, les autres religions ne possèdent aucun rayon de la vérité” com- mente un autre religieux de la place bisontine. La question de la liberté reli- gieuse, un des points les plus sensibles du concile Vatican II, divise encore entre catholiques “classiques” et traditionalistes. La liberté religieuse signifie que les pouvoirs publics ne doivent

catholiques tradi- tionalistes étaient nés, avec certains prêtres et évêques qui ont catégori- quement refusé les nouvelles orienta- tions de l’Église. Le refus qui aura le plus de retentisse- ment est celui opposé par l’archevêque fran- çais Marcel Lefebvre qui a reje- té - après les avoir

“Pour eux, on n’a pas le droit de

ne pas croire.”

ARCHEVÊCHÉS

Monseigneur Jean-Luc Bouilleret “Nous revendiquons la liberté d’être croyants”

L'Église entre dans une ère nouvelle sous l’influence du Pape François. Jean-Luc Bouilleret, archevêque de Besançon invite les chrétiens à affirmer leur foi. Cela fait partie des nouveaux chemins de l’évangélisation.

vie de l’Homme est posé. Mais je crois en la capacité de l’Humanité à se prendre en main. Le troisième point concerne le dialogue inter-religieux pour que les croyants issus des trois religions monothéistes (christianisme, judaïsme, islam) conti- nuent d’échanger. L.P.B. : Comment percevez-vous le débat sur la laïcité ? Mgr.B. : Tel qu’il est posé, le projet consis- terait à éradiquer la religion de l’État. L’État est neutre, certes. Mais la socié- té ne l’est pas. Elle est faite de croyants et de non-croyants. Nous revendiquons la liberté d’être croyants aumême titre que les non-croyants revendiquent la leur. La foi n’est pas en contradiction avec l’intelligence et la raison. L.P.B. :Que répondez-vous à ceux qui estiment que l'Église est en retard sur les grands débats de société et qu’elle devrait faire preuve de plus d’ouverture et de modernité ? Mgr.B. : Finalement elle est peut-être plus en avance qu’on ne l’imagine sur les grands sujets de société qui touchent à la dignité de l’Homme. Une société qui ne respecte pas la vie du début à la fin a-t-elle un avenir ? Nous sommes dans une société de l’immédiateté. Or, il faut s’accorder le temps de la réflexion lorsqu’il est question des grands mou- vements de société. Je souhaiterais que le fameux principe de précaution si sou- vent invoqué le soit davantage lors- qu’on touche à l’Homme. L.P.B. : Comment vont vos fidèles dans cette période troublée ? Mgr.B. : Les fidèles sont dans l’espérance. Nous sommes en mutation. Il faut que la chenille devienne papillon. L’Église n’a que 2 000 ans. C’est une vieille dame qui rajeunit avec le temps. Des muta- tions, nous en avons vécu beaucoup et de toutes sortes. Propos recueillis par T.C.

sence de tous ces jeunes. Je crois que les laïques ont pris conscience que l’Église était aussi leur affaire. L.P.B. : Pensez-vous que le contexte politique soit pro- pice à la radicalisation de catholiques ? Mgr.B. : Je n’entends pas que des communautés se radicalisent. Mais je sens chez les jeunes

tique religieuse aurait tendance à se perdre chez les catholiques ? Mgr.B. : L’Église est en mutation. Elle n’est pas en crise. Elle doit chercher des chemins nouveaux pour l’évangélisation. Il faut que les fidèles témoignent de leur foi. L.P.B. : Faut-il comprendre que les chrétiens catholiques ont du mal à assumer leur religion et la pratique qu’ils en ont ? Mgr.B. : Non. Je crois que dans notre cul- ture il n’était pas nécessaire jusque-là de témoigner.Mais aujourd’hui, ce n’est plus naturel d’être chrétien. On le devient. L.P.B. : Pourquoi inviter les chrétiens à témoi- gner de leur foi ? Mgr.B. : Jusque-là le travail de trans- mission de la foi se faisait par la caté- chèse. Même s’il y a encore 1 000 caté- chistes dans le diocèse de Besançon, moins d’enfants suivent l’enseignement religieux. Cela ne va plus de soi d’être croyant. L’enjeu est de réussir le pas- sage entre la spiritualité et la foi chré- tienne. Ce n’est parce qu’une personne est spirituelle qu’elle devient chrétien- ne. Il y a une démarche à faire. Cette année, 14 adultes vont être baptisés. Ce qui me frappe dans les catéchu- mènes, c’est la diversité sociale et cul- turelle de ces gens. L.P.B. : Peut-on dire aussi que votre démarche est d’obtenir un sursaut de la part des chré- tiens face à une religion comme l’islam où la pratique religieuse est plus marquée ? Mgr.B. : L’Église est toujours vivante. 55 % des Français s’estiment être de tradition catholique. L’islam, c’est entre 4 et 5 %. Le débat n’est pas là. Nous voulons amener les chrétiens à attes- ter de leur foi. Il y a de bons germes. Nous préparons les J.M.J. (journées mondiales de la jeunesse). Nous allons y conduire cent jeunes du diocèse. La nuit de Noël, j’ai été frappé par la pré-

L a Presse Bisontine :Quelle considéra- tion avez-vous à l’égard de la Frater- nité Saint-Pie X de Besançon, perçue comme schismatique et qui réunit les catholiques dits intégristes ? Monseigneur Bouilleret : Je n’ai aucun contact avec cette communauté qui n’a pas cher- ché à prendre contact. Je ne sais pas comme elle considère l’évêque de Besan- çon que je suis.Même si son origine est marquée par l'Église catholique, pour moi elle n’appartient pas à l’Église Catholique romaine qui est sous l’autorité du Pape François. Le point de rupture, je le rappelle, est le Concile Vatican II, auquel s’est opposé Monseigneur Lefebvre qui a fondé la Fraternité Saint-

Pie X. Or, on ne peut pas être dans l’Église sans accepter le Concile Vati- can II. L.P.B. : En revanche, les catholiques de la Fra- ternité Sacerdotale Saint-Pierre, dits traditio- nalistes, sont reconnus par l’Église. Pourtant cette communauté a été créée par desmembres de la Fraternité Saint-Pie X. D’ailleurs ces deux communautés célèbrent lamesse en latin d’une manière très ritualisée. Quelle différence faites- vous ? Mgr.B. : La différence est que la Frater- nité Saint-Pierre est en communion avec Rome. Elle exerce sous ma juri- diction. C’est Monseigneur Daloz qui a donné la possibilité à cette communauté de célébrer la messe à l’église de la Madeleine. Ce n’est pas une histoire de latin, mais d’une non-acceptation du Concile Vatican II en ce qui concerne la Fraternité Saint-Pie X. L.P.B. : La Fraternité Saint-Pie X regrette qu’on ne lui accorde pas d’église pour célébrer la messe. Que lui répondez-vous ? Mgr.B. : Alors que cette communauté esti- me ne pas être dans l’Église, il n’y a pas de raison qu’on lui octroie un lieu de culte. L.P.B. : Il existe d’autres groupes de prière à Besançon. Quels sont-ils et appartiennent-ils à l’Église ? Mgr.B. : Il y a en effet d’autres groupes de prière comme la communauté de l’Emmanuel ou la communauté duChe- min Neuf. Ce sont des groupes qui sont dans l’Église.

“Les fidèles sont dans l’espérance.”

catholiques une envie plus forte d’attester de leur foi. Ces nouvelles générations disent qu’elles sont catholiques. Elles sont plus convaincues, plus convain- cantes, mais elles ne sont pas dans la radicalisation,aumême titre que l’Église ne verse pas dans le communautaris- me. En revanche, elle fait communau- té. L.P.B. :Quels sont les grands chantiers qui atten- dent l’Église ? Mgr.B. : Le premier chantier est celui des migrants. La communauté chrétienne fait un gros travail pour les accueillir. Des paroisses ont ouvert leur presby- tère. Le Secours catholique est très impliqué comme le service de la Pas- torale desMigrants de Besançon. “Vous aimerez l’émigré car au pays d’Égypte, vous étiez des émigrés” (livre du Deu- téronome). Nous ne sommes pas dans l’action politique mais dans la relation de partage et de générosité. L’Église est dans le monde. L.P.B. : Quels sont les deux autres chantiers ? Mgr.B. : Il y a l’encyclique du Pape Fran- çois sur la C.O.P. 21. Il nous rappelle la responsabilité que nous avons vis-à-vis de notre sœur la terre. L’enjeu envi- ronnemental est fondamental pour pré- server notre maison commune. Nous sommes sur une crête par rapport à l’avenir de l’humanité. L’enjeu de la sur-

Monseigneur Jean-Luc Bouilleret : “L'Église ne verse pas dans le communautarisme.”

L.P.B. : Comment va l’Église, alors que la pra-

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