La Presse Bisontine 284 - Janvier 2026
6 L’interview du mois
Janvier 2026
POLITIQUE
La ministre de l’Agriculture Annie Genevard
“Mon seul sujet en ce moment, c’est de sauver l’élevage français”
La ministre de l’Agriculture Annie Genevard est sous pression. La Mortuacienne doit affronter plusieurs crises actuellement et tente de répondre à la colère des agriculteurs français, à un peu plus d’un mois du salon international de l’Agriculture. Elle nous a accordé une interview dans son fief de Morteau.
ration du monde entier, la France a un élevage exceptionnel. C’est ce patrimoine-là que nous tentons de protéger actuellement. Le cas de Pouilley-Français a été le déclencheur de la crise. Dans ce dossier et dans d’autres, peut-on affirmer que l’origine de la maladie est liée à des transports clandestins de bovins ? A.G. : Le cas de Pouilley-Français a surtout déclenché une crise médiatique alors que jusque-là on gérait la maladie avec une effi cacité discrète, même si des réti cences existaient déjà quand on décidait d’abattre un troupeau et c’est tout à fait légitime. À partir du moment où des repré sentants nationaux sont venus à Pouilley-Français, les choses se sont compliquées. Par ailleurs, les transports non déclarés d’ani maux peuvent bien sûr contribuer à diffuser la maladie. Vous êtes beaucoup attaquée sur cette question, les réseaux sociaux se déchaî nent. Comment encaissez-vous ces réactions ? A.G. : J’essaie de me préserver de toutes les horreurs qu’on peut lire sur les réseaux sociaux. Des messages publiés souvent par des personnes qui n’ont rien à voir avec l’agriculture. Mon seul sujet en ce moment, c’est de contribuer à sauver l’élevage français. Il faut être solide et ne jamais oublier la cause pour laquelle on se bat : l’agriculture est un des piliers de notre nation. Elle est menacée, il faut la défendre. C’est ma seule boussole, et je ne me déroberai jamais. Avec cette crise de la D.N.C., certains vous accusent une fois de plus d’ac cointance avec la F.N.S.E.A. qui approuve
et l’Italie ont appliqué avant nous ce protocole pour éradiquer avec succès la maladie. En comparai son, l’Albanie avait mis trois ans pour se débarrasser de la maladie parce que ce pays avait opté pour un abattage partiel des troupeaux. Résultat : 7 500 foyers avaient fait leur apparition dans les Bal kans. En France, on a abattu 0,02 % du cheptel. Je précise qu’il y a eu plus d’abattages pour la tuberculose bovine que pour la D.N.C. Une vaccination intégrale des bovins en France est-elle à l’étude ? A.G. : Le seul chemin d’espoir pour éradiquer la maladie, c’est en effet la vaccination. Mais elle prend du temps. Et un animal vacciné peut aussi tomber malade avant d’être immunisé. Toutes ces rai sons m’ont poussée à confier au C.I.R.A.D., l’organisme de recherche spécialiste de cette maladie, une étude qui doit déter
Q uelles sont les conséquences attendues ou redoutées de la D.N.C. sur les exportations de bovins en France ? Annie Genevard : Ma préoccupation première est de préserver l’élevage bovin français de cette terrible maladie. La France est un magni fique pays d’élevage, riche de ses 16 millions de bovins, d’une extra ordinaire qualité et variété. Les conséquences peuvent être consi dérables. Pour l’agriculture fran çaise, les exportations liées aux bovins (animaux vifs, viande ou produits laitiers) représentent une manne de près de 5 milliards d’euros pour l’économie française et c’est évidemment en premier lieu du revenu pour nos agricul teurs. C’est la raison pour laquelle tous les pays européens et au delà regardent avec une grande attention la façon dont la France gère cette maladie qu’est la der matose nodulaire contagieuse (D.N.C.). Les moindres failles dans l’éradication de cette maladie se traduiront directement sur les marchés à l’export et entraîne raient inéluctablement une chute des prix. C’est déjà le cas avec l’Espagne ou le Maroc qui ont stoppé provisoirement leurs importations. Si les marchés se ferment, la France ne pourra pas absorber seule les surplus et ce serait une perte de revenus consi dérable pour nos éleveurs. C’est
un risque qu’on ne peut pas cou rir. La maladie est-elle maîtrisée ? A.G. : Dans les Savoies, le Rhône, l’Ain, la dermatose a été éradi quée. Dans le Doubs et le Jura, la zone réglementée sera bientôt levée. À l’exception de l’Occitanie en ce début du mois de janvier, la France sera donc indemne de la maladie. Et nous la vaincrons également en Occitanie. D’où la position du gouvernement sur l’abattage systématique des bovins ? Est-ce que cette mesure pourra-t-elle être modifiée en fonction des résultats de l’étude que vous avez confiée au C.I.R.A.D. (Centre de coopération internationale en recherche agro nomique pour le développement) ? A.G. : L’abattage d’un troupeau est une terrible épreuve, dont les anciens qui ont connu cela par le passé (fièvre aphteuse, vache folle…) parlent encore avec émo tion. Cela me touche évidemment énormément. Mais le protocole qui avait été validé à la quasi unanimité du Parlement de l’éle vage, instance qui réunit tous les acteurs, est hélas le seul qui vaille pour le moment car cette maladie est très contagieuse et elle est mortelle pour au moins 10 % du cheptel. Et cette maladie peut être asymptomatique et même indétectable aux tests ! L’Espagne
miner comment la gestion de la maladie peut évoluer quand l’immunité collective est atteinte. La ques tion de la vaccination intégrale est légi time. Cependant, on sait qu’elle rencon trerait aussi des obs tacles car chez les éleveurs aussi il y a des antivax. Et si on prenait cette déci sion, cela signifierait qu’on maintient la France sous cloche pendant une période très longue. Avec 16 millions de bovins, et une qualité géné tique qui fait l’admi
“Il reste environ 6 semaines avant le salon, c’est à notre portée.”
bêtes, mais beaucoup moins que d’habitude. Concernant le Mercosur dont la signature avait juste été repoussée de quelques semaines, que pouviez-vous attendre de plus en faveur des pays européens ? A.G. : On a déjà montré que la France était capable de convaincre d’autres pays : l’Irlande, la Pologne, l’Italie, la Belgique, etc., que ce Mercosur est un accord d’un autre âge, qui expose terri blement nos filières (volailles, bœuf, sucre, éthanol, miel…). Depuis le début, je n’abandonne pas, je me bats contre cet accord. L’agriculture n’est pas une varia ble d’ajustement, ça ne peut pas être volailles contre voitures. Néanmoins, rien n’aurait pu empêcher sa signature, pas même votre détermi nation ? A.G. : Dans ce contexte et pour montrer toute notre détermina tion, je viens de prendre plusieurs initiatives. La première est d’in terdire les denrées importées qui comportent des traitements inter dits dans l’Union européenne. C’est une façon de dire que pour lutter contre une concurrence déloyale, on décide d’interdire l’importation de certaines denrées. C’est une manière aussi de faire prendre conscience aux Français que le patriotisme agricole est nécessaire. Deuxième décision prise en ce début d’année : on ren forcera de manière forte les contrôles douaniers des produits agricoles qui entrent sur notre territoire. Sur cette question de Mercosur, je dis au monde agricole que sa demande d’équité et de
vos méthodes. Une fois pour toutes, pouvez-vous démontrer le contraire ? A.G. : Il n’y a pas un seul ministre de l’Agriculture qui ait échappé à cette mise en cause. Je le répète une nouvelle fois : je travaille avec tous les syndicats, sans exception, et jamais le dialogue n’a été rompu avec aucun. Ce sont des corps intermédiaires qui ont tous intérêt à travailler avec le gouvernement dans la franchise et le respect mutuel. Ils sont libres, et moi aussi. Je ne suis inféodée à personne, malgré la petite musique qu’essaient de faire entendre certains syndicats. Cette lecture politique n’est pas à la hauteur des enjeux de notre agri culture. De mon côté, je défends un modèle agricole qui ne tourne pas le dos à la production, qui veut travailler à la souveraineté alimentaire de la France, un modèle équilibré entre le respect de l’environnement et de la pro duction. Je défends l’idée que notre agriculture doit être diverse. Il n’y a pas un seul modèle d’agri culture, mais une multitude, y compris bien sûr l’agriculture paysanne de petites exploitations et les circuits courts, qui ont toute leur raison d’être mais qui ne suf fisent pas à nourrir la France. Comment pouvez-vous vous projeter sur le prochain salon de l’Agriculture, et peut-on imaginer un S.I.A. sans bovins ? A.G. : Il reste environ 6 semaines avant le salon, c’était peut-être à notre portée. D’ici là on, aura vacciné près de 2 millions d’ani maux. Les filières emmèneront sans doute quand même quelques
Protection Depuis le cas de Pouilley-Français
vaste débat continue à diviser le monde agricole. “En France, cela représente 16 millions de bovins. C’est un chantier colossal qui serait à la charge des exploitants situés hors des deux zones. À savoir aussi que sur une zone vaccinée, il faudra attendre 14 mois à partir du dépeuple ment du dernier foyer identifié pour pouvoir exporter. Il y a aussi de gros enjeux économiques” commente Lionel Malfroy, le président du Grou pement de Défense Sanitaire du Doubs.Si un foyer est détecté, le dépeuplement de tous les animaux présents dans ce foyer est obligatoire. “Cette solution a été adoptée en Savoie et aujourd’hui ils n’ont pas de souci avec la D.N.C. On sait qu’il y a débat sur ces mesures. Nous, à la chambre d’agriculture, on fait confiance aux scientifiques qui ont défini ce protocole. L’objectif, c’est de protéger les jeunes installés, les filières franc-comtoises. Je regrette qu’à Pouilley-Français il y ait eu une volonté manifeste d’instrumentaliser notre agriculture, surtout par des responsables venus d’ailleurs”, estime pour sa part Philippe Monnet, le président de la Chambre d’agriculture 25-90. n
D epuis le cas avéré de Pouilley-Français, les zones qui avaient déjà été mises en place fin octobre lors du premier déclen chement du protocole autour des foyers D.N.C. à Écleux (Jura) avaient été élargies à d’autres communes du Doubs. Le 31 décembre, le préfet du Doubs a assoupli les mesures. “La zone réglementée instaurée le 29 novembre à la suite de la détection d’un cas de D.N.C. sur la com mune de Pouilley-Français est modifiée. L’an cienne zone de protection devient zone de sur veillance, compte tenu de l’écoulement d’un délai de 28 jours après la désinfection préliminaire du dernier élevage infecté, sans détection d’autre foyer” précise ainsi la préfecture du Doubs. Cette nouvelle zone de surveillance comprend le territoire des communes précédemment concernées par la zone de protection (zone de 20 km autour du foyer) ainsi que la zone de surveillance préexistante (zone de 50 km autour du foyer).
Ce changement de catégorie de zone permet un allègement des conditions de déplacement des bovins détenus jusqu’alors en zone de pro tection. “La levée de la zone de protection démontre l’efficacité de la stratégie de lutte contre la D.N.C. mise en place et confirme que son application rigoureuse, avec le concours des éleveurs, vétérinaires, groupements de défense sanitaire et agents de l’État, permet d’éradiquer l’épizootie sur les territoires touchés” ajoute la préfecture. La prochaine étape devrait être la levée de la zone réglementée (ZS4) qui était prévue le 17 janvier si aucun nouveau foyer n’était déclaré dans la zone ou à proximité et si le niveau de vaccination atteint les objectifs fixés (75 % des bovins vaccinés et 95 % des élevages protégés). Cette ZS4 deviendra alors une zone vaccinale avec des règles de mouvement assouplies. Alors faut-il ou pas généraliser la vaccination à l’ensemble du cheptel bovin français ? Ce
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