La Presse Bisontine 284 - Janvier 2026
14 Économie
Janvier 2026
ENVIRONNEMENT
Étude Nutri-karst
Les raisons de la pollution des rivières comtoises Mi-décembre, les résultats de l’étude Nutri-karst ont été présentés à un public composé d’acteurs du monde agricole et d’associations de défense de l’environnement. Au-delà de pointer des responsables sur la pollution des rivières comtoises, l’étude apporte une somme de données scientifiques et a identifié plusieurs leviers d’actions.
Jean-Baptiste Charlier,hydrogéologue, et Didier Tourenne, agronome, ont présenté les résultats de l’étude, le 12 décembre dernier à Ornans.
avec des sols mous pendant plusieurs semaines ou mois, le risque de perte de nitrates (et donc de ruissellement jusqu’à la rivière, N.D.L.R.) est maximal. Les prairies permanentes sont des cap teurs à nitrate.” Pour limiter les transferts entre les sols et l’eau, 40 mesures concrètes ont été identifiées dans l’étude (parmi les 100 leviers d’actions) pour optimiser les pratiques agricoles. Par exemple, limiter le retournement des sols, opti miser la fertilisation, renforcer l’effi cience des fermes afin de favoriser l’au tonomie des exploitations et limiter l’achat d’engrais et d’aliments. Sur ce point, l’étude montre que depuis 20 ans, “l’amélioration des pratiques dans les élevages a conduit à une diminution des livraisons d’engrais minéraux: deux fois moins d’engrais azotés, 7 fois moins d’engrais phosphatés et 5 fois moins d’engrais potassiques sont épan dus sur les parcelles agricoles.” Les déjections des bovins - fumier, purin, lisier - constituent la première source d’azote et de phosphore apportés dans les champs, devant les engrais miné raux de synthèse. Un constat est dressé: malgré ses efforts, l’agriculture reste le principal poste d’apport en azote 92 % et en phos phore (95 %) devant les rejets domes tiques et industriels (7 % pour l’azote
et 5 % pour le phosphore) et la trans formation du lait (0,4 % pour l’azote et 0,6 % pour le phosphore). “La ten dance à la hausse des teneurs en nitrate dans les eaux dans les années 80-90 montre une inflexion dans les années 2000, sans pour autant engendrer une réduction importante du niveau de pol lution des eaux” , précise l’étude. “Non, il n’y a pas de plus en plus de nitrates dans les eaux qu’il y a une dizaine d'an nées” , souligne Jean-Baptiste Charlier. Pourtant, l’état des rivières ne s’amé liore pas. Comment expliquer ce para doxe ? Si les pratiques à risque favorisant la pollution sont le travail du sol et la fertilisation minérale (les cultures et
des eaux souterraines qui possèdent un faible pouvoir de rétention des pol luants (que ce soit pour les nutriments ou d’autres types de contaminants) et de posséder dans de nombreux cas de faibles réserves en eau. Ce sont donc des bassins fortement vulnérables aux pollutions mais également sensibles aux épisodes de sécheresse” , explique l’étude. À noter également une grande varia bilité entre les rivières du Massif. Les rivières dans le Doubs sont plus sen sibles à la pollution des eaux par les nitrates, par exemple. Et selon le lieu, les origines des pollutions ne sont pas les mêmes. Jean-Baptiste Charlier donne l’exemple de la source de la Loue: le flux d’azote est très majori tairement issu du plateau, et a donc une origine agricole. À l’inverse, le phosphore a pour source quasi unique les pertes du Doubs. Il s’agit donc d’une origine urbaine, et notamment le rejet d’assainissement de la zone urbaine de Pontarlier. La réhabilitation des stations d’épuration fait également partie des 100 leviers d’actions iden tifiés par l’étude Nutri-karst. Mainte nant, ces données sont aux mains des acteurs publics, qui doivent décider de s’en emparer afin d'agir pour améliorer l’état des cours d’eau. n L.P. l Gérard Mamet, vice-président de la C.L.E. (com mission locale de l’eau), et mem bre du collectif S.O.S. Loue Rivières Comtoises: “En 2012, nous étions ici pour les Assises de la Loue. Nous avions déjà dit que les problèmes étaient multifacto riels (agricoles, assainissement, artificialisation des sols, dérègle ment climatique). Les études, c’est bien, maintenant, il faut agir.” “L’étude permet d’objectiver le débat, répond Jean-Baptiste Char lier. C’est la première étude à l’échelle du massif du Jura, cela permet de largement préciser les choses. Il y a dix ans, on ne parlait pas de réchauffement climatique.” - Jean-François Longeot, séna teur : “Sur le sujet de l’assainis sement collectif, il faut qu’on puisse mettre des experts pour accompa gner les collectivités. Les élus ont la volonté mais ils doivent être accompagnés.”
L a tâche était abyssale. L’étude Nutri-Karst a d’ailleurs duré 6 ans et a nécessité un investis sement d’1,3 million d’euros, assuré à 50 % par l’Agence de l’eau. L’enjeu est d’importance pour l’avenir et la ressource en eau, qui reste un bien commun. L’objectif de cette étude, portée par le B.R.G.M. (Bureau de recherches géologiques et minières) et la Chambre d’agriculture 25-90 vise à mieux comprendre l’impact des acti vités agricoles et des rejets domestiques et industriels sur la qualité des eaux des rivières comtoises. L’étude Nutri karst s’est focalisée sur les excès en nutriments (azote et phosphore) dans les bassins karstiques. “Il s’agit de mieux comprendre l’origine des dys fonctionnements des rivières. Le lien de cause à effet n’est pas si simple. Et il y avait des lacunes dans les connais sances sur les transferts et la mobilité des contaminants dans le karst” , vul garise Jean-Baptiste Charlier, hydro géologue en charge du projet Nutri karst au B.R.G.M., aux côtés de Didier Tourenne, agronome à la Chambre
d’agriculture. L’étude s’est d’abord penchée sur l’évo lution de la ressource en eau, de l’oc cupation des sols et du climat sur 50 ans. Plusieurs constats sont dressés : une hausse du stress hydrique associée à une diminution progressive et durable des ressources en eau, une sensibilité des eaux souterraines et de surface de la Loue et du Haut-Doubs au réchauf fement climatique, d’une part. D’autre part, des efforts de la part des agri culteurs avec un cheptel de bovins rai sonnée, bien loin du nombre des années 1980 (avant l’introduction des quotas laitiers). Et malgré une augmentation du nombre de bovins dans le Doubs et le Jura de 2010 à 2020. Autre facteur favorisant la lutte contre la pollution aux nutriments des rivières : une prédominance des prairies permanentes à 79 % de la surface agri cole sur le massif du Jura. Les prairies temporaires représentent 11 % et les cultures 10 %. “Le retournement d’une prairie libère des nitrates en quantité importante, explique Didier Tourenne. S’il est réalisé en fin d'été ou à l’automne,
prairies tempo raires), le réchauf fement climatique joue un rôle aggra vant, et notamment les périodes de sécheresses. Le karst est d’autant plus vulnérable aux épisodes de séche resse. “Les bassins des rivières kars tiques comtoises ont la particularité d’être alimentés principalement par
L’agriculture, principal poste d’apport d’azote et phosphore à plus de 90 %.
Des réactions contrastées, où chacun se renvoie la balle
l Mathieu Regazzoni, agriculteur : “La forêt se meurt, il y a aussi l’assainissement individuel, il faut prendre la problématique de l’eau dans son ensemble.” “L’assainisse ment individuel (non collectif) a été pris en compte dans les bilans” rétorque Didier Tou renne. l Frank Laidié, vice-président en charge du traitement des eaux usées à Grand Besançon Métropole: “La question des financements va très vite se poser, notamment sur l’assainissement. Les mon tants des subventions sont revus à la baisse. La volonté de faire, on l’a. Sans subvention, ça va être très difficile, ça va être un mur d’investissement.”
l Jean-Claude Grenier, président de la communauté de commune Loue Lison, vice-président de l’E.P.A.G.E. Haut-Doubs Haute-Loue : “Il manque l’impact de l’industrie et de la centaine de décharges sauvages au milieu des dolines. On essaie de s’en occuper mais on est bien seuls. J’ai mis 5 ans pour avoir la compétence assai nissement. L’eau et l’assainissement devraient être traités au niveau du département. Il faut du temps, des moyens, que chacun accepte de payer l’eau au prix de l’eau et l’assainissement au prix de l’assai nissement.” - Un paysan retraité et militant à la confédération paysanne depuis 35 ans : “Le problème est de convain cre une population d’évoluer. Depuis 30 ans, la popu lation agricole évolue dans le bon sens. Depuis quelque temps, on sent sur le terrain un relâchement et un recul effroyable, notamment depuis la nomination d’Annie Genevard comme ministre de l’Agriculture. S’il n’y a pas une vraie volonté gouvernementale et des politiques pour attirer les gens dans cette attitude positive, qu’est-ce qu’on fait à partir de cette étude, si on n’arrive pas à emmener tout le monde?”
l Florian Dornier, président de la F.D.S.E.A. : “Il n’y a pas de solutions simples à un problème complexe. Il y a cette dif ficulté de trouver une ligne de crête entre agriculture, environnement, ses paysages, les paysans. Il faut que les fosses à lisier qui ne sont pas couvertes soient accompagnées de financement (pour les couvrir, N.D.L.R.). L’agriculture assure ses responsabilités, elle est en mou vement. Dans un contexte où tout est explosif, on a besoin de temps, d’explication et de la persévérance.” “On n’a pas le choix d'accélérer certaines choses, répond l’hydro géologue. L’effort doit être fait. Tant qu’on pourra anticiper, il ne faudra pas oublier de le faire. On sera vite rattrapé par le change ment climatique. Anticiper, c’est du temps gagné.”
l Roland Brunet, président de la fédération de pêche du Jura: “Les pêcheurs participent et tra vaillent beaucoup avec les agriculteurs. Le 12 ème cahier des charges du comté est beaucoup plus vertueux. La couverture des cuves à lisier est une nécessité. La pro fession agricole doit savoir sanctionner les brebis noires, elles jettent le dis crédit sur la profession et jettent les bases d’une confrontation alors qu’on devrait travailler ensemble. Le traitement du bois n’est pas évoqué, je le regrette.” “Sur la forêt, on ne passe pas à côté de quelque chose d’important” , répond Jean Baptiste Charlier.
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