La Presse Bisontine 280 - Septembre 2025
8 L’interview du mois
Septembre 2025
INDUSTRIE
La filière automobile dans le Doubs
“L’industrie automobile est face à des défis qu’elle n’a jamais connus”
Quelles sont les conséquences de ce délitement sur le front de l’emploi ? J.-L.P. : En 2007, la France comptait 114 446 emplois dans la filière automobile. En 2019, plus que 68 994 emplois et en 2024, 56 000… Et au train où vont les choses, on s’oriente vers une réduction de plus de la moitié des emplois dans les 5 ans à venir dans la filière automobile. On assiste déjà à des suppressions d’emplois à bas bruit et à des ten tatives de diversification de nom breuses entreprises pour quitter ce secteur automobile. À quels défis est confrontée la filière en cette rentrée 2025 ? J.-L.P. : Il y en a plusieurs actuel lement. D’abord l’instauration des droits de douane américains qui devraient toucher en premier lieu l’industrie allemande qui exporte environ 600 000 voitures par an aux États-Unis. Et comme on a des équipementiers français qui fournissent l’Allemagne, c’est un malheur qui s’ajoute à un autre malheur. Il y a également la non atteinte des volumes de produc tion et de vente de véhicules élec triques produits en France et dans l’Union européenne, ce qui fait que le parc automobile français ne cesse de vieillir. Troisième défi : on est sorti de la période infla tionniste mais on avait pris 20 % de surcoûts, qui ont accentué le décalage entre l’Europe et le reste
L’existence même de la filière automobile en France est menacée à entendre Jean-Louis Pech, le président de la Fédération des Industries des Équipements pour Véhicules (F.I.E.V.). L’effondrement de la production est de 63 % depuis 2002 et de 38 % depuis 2020. Interview.
Nos voisins allemands font mieux ? J.-L.P. : Sur une base 100, dans les années quatre-vingt-dix, la France se situait à 20 % en, dessous de l’Allemagne. Aujourd’hui, la France est à moins du tiers de la production de l’Allemagne… Pourquoi ce décrochage par rapport à l’Allemagne ? J.-L.P. : L’industrie automobile alle mande est faite d’innombrables E.T.I. (N.D.L.R. : entreprises de taille intermédiaire) alors que la France a longtemps favorisé l’émergence de grands groupes et n’a pas suffisamment fait atten tion à créer des E.T.I. L’Allemagne aussi a toujours eu cette culture
C omment se traduit en chiffres la santé fragile de la filière automobile en France ? Jean-Louis Pech : L’industrie en France ne représente plus que 9,4 % du P.I.B. Nous assistons à une désindustrialisation du pays depuis une quarantaine d’années. Une voiture est réalisée à 85 % par des équipementiers. La fédé ration que je représente totalise 56 000 emplois pour un chiffre d’affaires de 16 milliards d’euros qui fond comme neige au soleil. Rien qu’en Franche-Comté, cette filière représente plus de 500 entreprises et plus de 42 000 sala riés. Mais la part de la production française dans l’industrie auto mobile mondiale ne cesse de recu ler. Dans quelles proportions ? J.-L.P. : En 2005, la France repré sentait 5,5 % de la production automobile mondiale, et 19,6 % de la production européenne. On est tombé aujourd’hui à 1,5 % de la production mondiale et moins de 10 % de la production euro
péenne. C’est un effondrement progressif mais certain de la pro duction française dans l’industrie automobile mondiale. La production mondiale n’est-elle pas aussi orientée à la baisse ? J.-L.P. : Il s’est produit 89,9 millions de véhicules en 2024 contre 94 millions en 2018. Mais les chif fres sont à nouveau repartis à la hausse après la période Covid. Pas pour l’industrie française. En 2002, la France produisait 3,7 mil lions de véhicules. Ces chiffres ont chuté jusqu’en 2009, il y a eu un petit sursaut ensuite jusqu’en 2011, avec 2,295 millions. Puis est arrivé le choc du Covid dont la France ne s’est jamais remise. Depuis, on est à 1,3 million de véhicules produits par an et on reste scotchés à ce chiffre. C’est le premier choc de volume. À cela il faut ajouter ces dernières années la crise des composants, l’inflation, les problèmes énergé tiques et la politique des donneurs d’ordres, ce qui explique qu’on reste à des chiffres très bas.
d’aider son industrie automobile, via les Länder notamment, en s’appuyant aussi sur des syndicats avec lesquels on peut travailler de manière constructive. Contrairement à la France, grâce à ses sociétés familiales, l’Allemagne ne s’est jamais désindustria lisée. Et le plan de relance en Alle magne, c’était 630 milliards d’eu ros ! Chez nous, les caisses sont vides…
“Une réduction de plus de la moitié des emplois dans les 5 ans.”
européenne avec 13 millions d’em plois, et 60 millions d’euros par an d’investissement en recherche et développement. Et cette indus trie doit faire face à des pouvoirs agressifs (les États-Unis) ou non démocratiques (la Chine). L’hydrogène, vous y croyez toujours ? J.-L.P. : Non, tout cela ne tient pas la route. On s’est laissé embarquer par des effets de mode en oubliant le reste. Pour que l’hydrogène marche, il faudrait une énergie quasiment gratuite pour le fabri quer. Quelles mesures soutenez-vous pour sortir de l’ornière actuelle ? J.-L.P. : Nous soutenons quelques mesures très claires comme le “local countain” à 80 %, c’est-à dire que le seuil minimal du fabri qué en France devrait être de 80 % dans un véhicule. Appliquons simplement ce que les Chinois ont fait ! Donnons-nous les moyens de garder une production sur nos territoires ! Je rappelle au passage que le premier constructeur de véhicules en France est désormais Toyota. Évi demment, c’est mieux que plus d’usines du tout… Quid de la compétitivité de l’industrie automobile française ? J.-L.P. : Il faut impérativement la restaurer. La France doit revenir dans la moyenne européenne et on n’y est pas du tout en termes de charges, d’impôts et de temps de travail. Il faut que l’on reste dans une ambition d’être un pays d’industrie et pas qu’un pays de tourisme.
du monde. Il y a enfin l’aspect réglementaire avec la volonté de l’U.E. de passer au tout électrique d’ici 2035 alors même que l’Europe ne maîtrise pas un élément majeur : la fabrication de batteries et les chaînes de valeur autour des matières premières. En résumé, l’industrie automobile est face à des défis qu’elle n’a jamais connus. Quel est le moral de vos adhérents, dont plusieurs dizaines sont basées en Franche-Comté et dans le Doubs ? J.-L.P. : Nous avons lancé une enquête récemment auprès d’eux dont il ressort que 85 % des entre prises qui nous ont répondu sont déjà dans des mécanismes de dés ourcing au profit de concurrents basés en Chine. La Chine, c’est 60 millions de véhicules par an et désormais le premier marché mondial. 45 % de nos répondants pensent même fermer leurs sites en France. Je pense qu’une dizaine de sites d’équipementiers devraient fermer dans les 12 pro chains mois en France. J.-L.P. : Le point positif actuel, c’est qu’au niveau européen, il y a dés ormais une vraie prise de conscience concernant l’électrifi cation. Même les Allemands se rendent compte que ça va être très compliqué d’ici 2035. Un dia logue stratégique s’est donc ins tauré depuis le rapport Draghi. Mais au-delà de cela, aucune déci sion concrète n’est prise alors même que l’industrie automobile est une épine dorsale de l’industrie Y a-t-il tout de même des motifs d’es poir ?
Le commentaire de Damien Tournier “La situation est compliquée à bien des égards”
L e président de l’U.I.M.M. du Doubs, lui-même à la tête d’une entreprise de sous-traitance automobile (l’entreprise Schrader à Pontarlier, fabricant de valves pour pneumatiques), confirme les effets de la situation européenne du secteur auto mobile sur l’activité dans le Doubs. “La situation est compliquée à bien des égards, dit-il. Nos entreprises souffrent d’un manque d’activité et d’un manque de compétitivité.” Selon lui, c’est l’innovation qui est la clé du problème. “Seulement pour innover, il faut de l’argent. Quand on est en manque de trésorerie, comment innover ?” Résultat : plusieurs entreprises de la filière automobile dans le Doubs ont démarré des plans sociaux. “Ces plans concernent jusqu’à 30 % des effectifs dans certaines entreprises” affirme Damien Tournier. Depuis les années quatre-vingt, les effectifs de la filière automobile ont fondu de moitié dans le Doubs. n
Damien Tournier,
président de l’U.I.M.M. du Doubs, est lui-même à la tête d’une société de la filière automobile, la société Schrader à Pontarlier.
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